A Iéna la bataille est gagnée d'un côté et perdue de l'autre. Qui oserait prétendre que c'était pour rire ? Que chacun va reprendre ces pions. Et on ferait comme s'il n'y avait pas eu de combat, de victoire. A Iéna. Une bataille ça laisse des marques. Le vaincu est toujours celui qui agonise, peu importe le camp auquel il appartient.

Elle dit, c'est d'accord je te retrouve à Iéna. Je partirais de Montreuil à trois heures. Court trajet. Vingts minutes. A moins, dit-il, qu'un désespéré choisisse le temps de la sieste pour se jeter sous le métro, tu serais en retard, je t'attendrais, j'ai l'habitude. Elle a dit, Oh s'il te plaît, tais toi.

Les déchirés les transpercés les fracassés les éclatés. Maudits, écrasés, mutilés, rompus, éviscérés. A Iéna. Ceux qui n'ont pas su échapper à la conscription, qu'on a débusqués hors de leurs cachettes, ceux qui se sont vendus pour une maigre solde. Ceux qui ont revêtu l'uniforme par simple désir de gloire. Par jeu. Par bravade. Fiers de servir un homme qui se prend pour un dieu. Ceux qui ont accusés le Destin quand déjà les balles leur traversaient le torse, quand la baïonnette leur ouvrait le ventre, quand un boulet leur arrachait les couilles.

A Iéna, ceux qui ne connaîtrons pas Johann Gotlieb Fichte et son initiation à la vie bienheureuse ceux qui ne liront plus -s'il les ont jamais lus- ni Schiller ni Goethe, ceux qui gisent et ceux qu'on emporte sur des brancards de fortune vers le chirurgien équipé de la scie d'un quincaillier, vers les faiseuses de charpie aux tendres mains impuissantes. A Iéna quand le brouillard se dissipe, dans l'odeur de la poudre, l'or terni des feuillages l'or flamboyant des incendies, ceux qui croient au ciel ceux qui n'y croient pas.

A Iéna vingt-deuxième station de la ligne Montreuil/ Pont de Sèvres, elle est descendue sur le quai, s'est dirigée vers la sortie. A regardé sa montre.
Elle s'est penchée, a mis en pièce dans la boite de fer blanc que tendait l'éclopé. Accroupi, ses béquilles posées contre le mur de ciment où des tagueurs avaient écrit un message indéchiffrable.

A Iéna les chevaux tombent au travers du fossé et leurs flancs tressaillent. Un cheval blessé, d'ordinaire on l'achève. Mais il n'y a plus personne pour donner le coup de grâce. A Iéna les morts n'auront pas de sépulture. L'Empereur est passé sans daigner accomplir un miracle.

A Iéna, au tournant d couloir elle a dit, Excusez moi, quand les clochards l'ont soudain bousculée, braillards et titubants et l'un d'eux avait une bouteille à la main. Elle a dit, Oh pardon. Lui a dit, Pas de quoi, un autre a dit, De rien. Tous deux avec un gros rire. Déjà l'excité qui tenait la bouteille la brandissait, criant, A toi fillette, ça réconforte. Elle a repoussé l'offre, a monté l'escalier.

En haut des marches. L'angle des deux avenues. Il était là. Baissant les yeux, la voix grave, Je dois te dire-toi et moi ça ne peut plus durer. Finissons-en. Allons boire un verre à la cafétéria du Goethe Institut. Les cours reprendront bientôt. Cette année j'enseignerais l'Histoire. Je vais te montrer la salle des conférances. Tu pourras toujours venir m'écouter.
Elle a dit non. Elle ne demande pas qu'on l'achève. Ce sont les chevaux qu'on achève. Du moins quand survit un dernier cavalier. Un soldat perdu qui rampe épuisé traînant ces jambes inertes et n'a pas jeté son fusil.

Elle va, traversant l'avenue d'Iéna sans nul souci des voitures. Coup de klaxon. Freins qui grincent. Il la regarde s'éloigner. Il soupire. Hausse les épaules.

C'est ainsi que les hommes vivent.

-Annie Saumont-

# Posté le mercredi 16 juillet 2008 05:09

Modifié le samedi 23 mai 2009 11:32